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L'Etoffe de l'univers

Category: Livres,Etudes supérieures,Université

L'Etoffe de l'univers Details

"Un livre n'est que le portrait du coeur, chaque page une pulsation", écrit Emily Dickinson. À cela Andrée Chedid ajoute qu'un livre est aussi la soif d'un ailleurs, une salve d'avenir. Dans L'Étoffe de l'univers, la poétesse née au Caire remonte aux origines de sa vie, explore à travers de courts poèmes le mystère du passage sur terre, la beauté et la force, mais aussi la fragilité, surtout quand l'aventure est malmenée par la vieillesse, la mort qui rôde. En revenant à saint Augustin et Shakespeare, Rilke ou encore Dylan Thomas, Andrée Chedid éclaire sa propre écriture. Sans qu'aucune certitude ne tienne le haut du pavé, elle précise: "Ne vous méprenez pas/ Je ne suis que de passage/ Un être fictif sur un trajet/ Sans itinéraire/ Je pousse des portes! Qui s'ouvrent/ Sur la vie/ Et d'autres portes/ Qui mènent je ne sais où ".

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Telle est la condition humaine, c'est confrontée à l'épreuve de la mort que la vie délivre sa vérité et que celle-ci peut devenir une possible leçon à valeur universelle.Andrée Chedid née au Caire en 1920 dans une famille d'origine syro-libanaise, et ayant succombée à la maladie d'Alzheimer à Paris en 2011, a écrit les poèmes qui composent ce recueil entre 2004 et 2006 alors que la maladie avait déjà commencée sa sinistre besogne. Il s'agit là en quelque sorte du testament poétique de cette femme à la double culture française et moyen-orientale (mais qui, passionnée de poésie anglaise, a également écrit dans la langue de Shakespeare), le condensé ultime d'une existence riche, passionnée et féconde sur les plans littéraires et personnels (elle était la mère et la grand-mère de Louis et Mathieu Chedid).Un petit texte autobiographique et un ensemble fourni de notes à caractère philosophique accompagnent ces poèmes. Elle convoque dans ces notes Héraclite, Lucrèce, Saint Augustin, Emily Dickinson, Rilke et bien d'autres pour nourrir sa réflexion toujours sensible et pertinente.Les poèmes sont fidèles au style classique d'Andrée Chedid, c'est à dire d'une grande fluidité et d'une compréhension immédiate. Mais ici l'approche de la mort envisagée avec lucidité noue la gorge d'émotion, même si Andrée Chedid est d'une grande pudeur. Et son habituel questionnement sur l'homme et son destin (d'où le titre du recueil "l'étoffe de l'univers" du nom d'un poème dédié à Teilhard de Chardin) prend une forme douloureuse voire angoissée à certains moments. A cet égard les deux séries intitulées "Vieillir" et "Mourir" nous étreignent tout particulièrement, Andrée Chedid décrivant avec beaucoup de tact, dans certains poèmes, les effets de sa maladie.On aurait envie de citer des poèmes entiers, de les donner à lire, notamment aux jeunes générations, tant il y a là d'expériences humaines et de sagesse acquise. Ainsi celui-ci, très court "Ou est ma terre?": "Mon pays est partout/ Sur toutes les terres du monde/ Il est dans l'autre part/ Il est dans l'ailleurs/ Mon pays est partout/ Au bord des alentours/ Dans la halte/ Et l'étape/ Dans le vivre/ Et la demeure/ Dans le plus loin/ Et dans l'ici."Andrée Chedid cite avec gourmandise d'autres poètes, cette phrase de Reverdy: "Le poète est un four à brûler le réel" ou encore celle-ci, de Saint-Exupéry: "Vivre c'est naître lentement. Il serait un peu trop aisé d'emprunter des âmes toutes faites", les deux s'appliquent bien à elle et ils dessinent une éthique.On aura compris que cette poésie veut parler au c?ur, d'autant qu'elle sait que le parcours arrive à son terme, écoutons encore "Bienheureuse ignorance": "De mon Printemps à mon automne/ Patinant sur l'avenir/ Dérapant sur les sols/ Me faufilant entre les marées/ Communiquant avec l'azur/ Je me targuais/ D'être friande de vie/ De glisser sur le temps/ De parler/ Aux moineaux et aux chênes/ Maintenant/ Amarrée/ Assujettie/ A mon hiver/ Je ne m'intéresse/ Qu'à la mort/ Cette voisine/ Face à elle/ Délivrée/ Par l'ignorance/ Je demeure impassible/ J'invente les paradis/ Je vis je meurs et je revis." Et pour finir, en clôture du recueil, "Mourir 5":"Mourir/ Cet abandon de soi/ Ce lâcher des ficelles/ Ce délaissement de la vie/ Et des choses/ Cette interruption...".Certains penseront que cette expression poétique là est désuète, comme serait obsolète l'humanisme qu'elle exprime, et pourtant c'est probablement en retrouvant cette simplicité, ce refus de la virtuosité gratuite et de la cérébralité, que la poésie pourra retrouver son audience perdue (de ce point de vue, au-delà de l'outrance provocatrice et de l'injustice vis à vis de grands poètes, il y a quelque chose de pertinent dans le jugement critique que porte Houellebecq sur la poésie du 20éme siècle).Andrée Chedid n'est plus, raison supplémentaire de se replonger dans son ?uvre généreuse. Dissimulée derrière son humilité, vous découvrirez la noblesse d'âme d'une princesse orientale.

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